Interview de Ramïn Farhangi : une école de la liberté et de l’hyper-responsabilité

Il y a quelques semaines, j’ai regardé la vidéo TED de Ramïn et je lui ai écrit un message sur LinkedIn pour lui demander une interview. Une demie heure plus tard, cet homme passioné et passionnant m’a répondu et nous nous sommes rencontrés dans un café pour parler de l’école démocratique qu’il a fondé avec une équipe de 6 personnes, de ce que signifient vraiment la liberté, la responsabilité, la cohabitation. Je pensais être déjà très ouverte d’esprit. Merci à Ramïn pour avoir élevé ma conscience avec ses convictions pleines de vie. Voici un extrait de notre conversation. Pour l’interview complet, rdv sur ma page Médium, via ce lien.

ramin

N.E. : Quel a été ton parcours avant de décider de fonder une école démocratique ?

R.F : J’ai fait des études d’ingénieur desquelles je n’ai rien vraiment utilisé dans ma vie. (…) Tout le monde pensait qu’il fallait maximiser les notes à l’école pour maximiser le résultat au niveau de la carrière et du salaire. Et c’est ce que j’ai fait.

J’ai découvert par la suite que je suis en fait assez minimaliste. Je préfère largement vivre de très peu de choses et enrichir ma vie dans d’autres domaines.

A 26 ans, j’ai commencé à me demander à quoi sert ce que je fais, où est ma vocation. Aujourd’hui, j’ai 32 ans. A l’époque, issue logique d’avoir fait une grande école, j’étais consultant en management. J’ai fait ce job pendant 3 ans et je progressais bien, j’étais promu, mais je n’étais pas du tout satisfait.

N.E. : De quelle nature a été la prise de conscience qui t’a mise sur ta voie ?

R.F : Je rentrais d’une banale journée de travail, j’étais à ce moment là au Maroc en train de de faire une mission auprès d’un grand producteur de phosphate. J’avais l’esprit plutôt libre à ce moment-là, car je faisais des horaires raisonnables, genre 19h, alors que normalement tu rentres à 22h ou minuit tous les soirs. Et du coup, je me suis posé et je me suis vraiment dis : « Attends, je vais réfléchir à ma vie là. Je vais vraiment me poser une sorte de cadre et je vais me demander pourquoi je fais ce que je fais ». J’ai tiré le fil du « pourquoi », la finalité au sens large de ce à quoi je contribue et là, j’en suis arrivé à des conclusions assez noires.

« Merde en fait ça n’a pas de sens ! Pourquoi est-ce que je suis en train de participer à rendre les gens qui sont déjà riches encore plus riches, pour, moi aussi à un moment donné, faire partie de ce club de gens très riches ? ». J’ai senti que ce n’était pas moral ou juste comme manière de voir sa vie, ou le monde de façon générale.

« Je suis en train de contribuer à des multinationales, pour améliorer leur productivité, leurs chiffres, leur rentabilité. Est-ce que c’est vraiment important comme mission ? Je pense que ça cause plutôt des dommages, ça contribue à éliminer tout ce qui est local, tout ce qui tente de fonctionner à une échelle plus humaine, plus raisonnable. Ça pousse la société à être stratifiée, hiérarchisée. C’est une rupture du lien sans humanité dans la manière de travailler ensemble, sans notion de collectif, mais avec des notons d‘exploitation. C’est hyper violent en fait ! »

Je me suis vu en train de contribuer à toute cette violence et je me suis dit : « En fait je suis violent ! Ce que je fais au quotidien est violent même si je suis derrière un Excel en train de faire des analyses. C’est comme quand on mange de la viande, on peut se sentir déconnecté de la souffrance animale, ou quand on consomme des produits made in Bangladesh ou made in China sans avoir aucune considération des conditions dans lesquels les produits que l’on achète on été produits.

Je suis, aujourd’hui, assez puriste sur ces trucs là. Je n’achète plus que du Made in France parce que je suis sensible à ce genre de choses. C’est une forme d’empathie globale par rapport à tout ce que j’alimente et ce que j’ai envie d’alimenter.

Ça a l’air assez pessimiste comme ça, comme raisonnement, parce que tu te dis : « le monde est horrible ». Mais non ! C’est la possibilité par tes actions et tes choix de créer un monde joyeux. Je rencontre en permanence des gens avec qui j’ai envie de faire des choses, avec qui on est enthousiastes. On s’attire parce qu’on a envie de faire quelque chose de constructif et de beau.

N.E. : A quoi ressemble un monde d’adultes éduqués à l’Ecole Dynamique ?

R.F : Aujourd’hui, nous sommes dans un monde de méritocratie. Certains sont jugés plus méritant que d’autres et le système considère que l’on juge les gens par leur capacité à calculer et mémoriser des choses à court terme.

C’est une sorte d’accord commun qu’on continue de passer en permanence. Les écoles démocratiques comme l’école dynamique remettent ça en question à fond, parce que mémoriser et calculer n’est même pas si présent que ça dans la vie des jeunes. Ça en fait un peu partie, mais il y a tellement de choses qu’on peut faire sans mémoriser et calculer des choses.

Aujourd’hui, le concept de réussite devient très relatif. Il n’y a plus de comparaison, plus de plus méritant. Et si tout le système tombe, c’est quoi le truc à la place ? Et bien, c’est déjà l’absence de tout ça. Parfois, l’abolition de quelque chose peut aussi donner lieu à quelque chose de très constructif.

J’imaginerais donc un monde sans organisation pyramidale. Les uns ne domineraient plus les autres juste parce qu’ils sont plus rapides à faire des calculs mentaux. Les gens feraient simplement ce qu’ils ont à faire sans être dans ce show-off, dans ce paraître. La politique serait bien différente. Il n’y aurait plus ce concours avec à la fin un gagnant qui sort. On est en période électorale, on voit bien la mascarade qui est en place. A la fin, il y a un premier de la classe qui sort et on l’applaudit. C’est vraiment très étrange. Je pense que dans cette société, les gens trouveront ça bizarre que l’on se mette en compétition les uns contre les autres de cette manière.

N.E. : Et dans un monde de liberté, quelles seraient les règles / critères de la cohabitation ?

R.F : La déclaration universelle de nos droits fondamentaux est déjà un ciment qui pour moi est suffisant et nécessaire, des règles de base qui permettent de faire respecter les libertés de tous. On a défini à un moment qu’on ne peut plus avoir une minorité de privilégiés qui asservissent un peuple entier à leur service et ce à toutes les échelles. On ne peut pas non plus avoir une communauté familiale avec un patriarche qui asservit sa femme et ses enfants pour qu’ils assouvissent tous ses désirs.

Il y a un travail que nous sommes en train de faire tous ensemble pour que tout ça devienne réel. Et cette déclaration universelle est une feuille de route commune qui dit que la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté des autres ! On a travaillé sans fin sur l’interprétation de ce que ça veut dire.

On est tellement dans la course à prouver qu’on est le plus méritant qu’on a oublié ce que veut dire la liberté. C’est quoi le respect ? C’est quoi le vivre ensemble ?

Les écoles démocratiques sont vraiment en train d’aller dans cette voie-là, de dire que le nouveau cap commun c’est pas la croissance économique la plus rapide, etc… mais celui de vivre ensemble en se respectant les uns les autres.

N.E. : Ça me fait penser au concept de Co-Living. C’est un peu ce que vous leur apprenez à l’école ?

R.F : Oui c’est exactement ça. C’est une école de la vie commune et de l’apprentissage de la liberté.

Les enfants sont dans ce process où ils sont en train de murir, d’apprendre l’un de l’autre, que l’autre a sa bulle et son espace et que je ne peux pas m’y imposer. Apprendre à s’affirmer aussi, apprendre à dire non à l’autre parfois pour pouvoir se dire oui à soi-même.

C’est des apprentissages très complexes qui viennent avec beaucoup de temps et d’expérience et de confrontation à l’autre et de vie à l’autre. C’est pour ça qu’au lieu de les séparer les uns des autres et de les visser à une table comme le veut le dogme actuel, on leur permet de faire leurs propres expériences, de se frotter à la vie réelle. C’est ça qu’ils apprennent.

N.E. : Est-ce plus ou moins responsabilisant vs les écoles classiques que de leur laisser tant de liberté ?

R.F : En fait, quand on est libre on est par défaut responsable de soi vu que personne n’est en train de prendre la responsabilité sur ta vie. Quand tu contrains quelqu’un à faire quelque chose, quand tu lui impose son emploi du temps, et les matières qu’il va étudier sans lui laisser le choix, tu prends la responsabilité sur lui et quelque part tu lui as assuré : « Fais ce parcours et à la fin y aura à la sortie une place qui t’attends, il y a quelqu’un qui va te manager. » Et vu le chômage qu’il y a aujourd’hui, c’est une promesse qu’ils ne tiennent même pas, donc c’est une histoire qui est en train de devenir de moins en moins crédible. Le dommage collatéral qu’on a produit, c’est qu’au passage on a créé une personne dépendante d’une autorité qui lui disait quoi faire de sa vie alors que si à la base tu lui dis :

« Ta vie c’est la tienne et toutes les activités de ta vie tu les choisis et tu fais ce que tu veux de ton temps. Tu peux même buller H24 dormir et ne rien faire qui paraisse productif aux yeux des autres. C’est ton choix. Tu ne pourrais jamais être dans une position de victime et dire que tes parents ou le système est responsable de ta situation. C’est toi qui avais les manettes et ça ne peut être que de ton fait. Et en plus tu avais accès à une communauté de gens disponibles et qui te l’ont dit. Tu es responsable de ta vie mais sache que je suis là si tu as besoin de moi ».

Et ils ont des dizaines de personnes autour d’eux qui sont dans cette posture, les adultes comme les autres enfants. C’est une communauté d’entraide, naturelle et spontanée. A partir de là, si tu as toutes les ressources à disposition et que tu peux piocher dedans à volonté et que tu es libre d’être avec toi-même, de te comprendre et de trouver ta voie, tu as tout le contexte et le cadre pour être dans la responsabilité. On ne peut pas aller plus loin que ça à mon avis dans la responsabilisation d’un individu. On est dans un schéma d’hyper-responsabilité qui passe par l’expérimentation de la vie.

 

(…) C’est pas une école où tu deviens un illuminé au dessus de tout ça, où tu te dis que les autres n’ont rien compris à la vie. Ils ne vivent pas dans une cave. C’est une école complètement intégrée dans la société.

Tu n’y es que pendant la journée, le soir tu es dans ta famille donc tu vois tout. C’est pas une sorte de bulle où t’es séparé du reste du monde. On a des invités de l’extérieur qui viennent à l’école, on a des excursions. On est même au contact avec la vie réelle de façon bien plus directe que les écoles conventionnelles.

N.E. : L’aventure est en marche depuis combien de temps ?

R.F : L’école est ouverte depuis septembre 2015. Il y a 17 écoles membres maintenant ! Tous les enfants et familles sont fondateurs de ce mouvement. On a une finalité et une seule : protéger la liberté individuelle de chacun. On est simplement là pour eux quand ils le souhaitent. On n’estime pas savoir ce qui est bon pour eux, ni en termes de psychologies ni en termes d’intellect. C’est à chacun de faire la démarche de chercher ce qui est mieux pour soi. Ils trouvent leurs propres solutions entouré de plein de gens qui ont pu vivre des choses similaires. Il va être la somme de toutes les interactions qu’il peut y avoir autour de lui.

N.E. : Quelle est ton actualité du moment ?

R.F : Je ne vais plus à l’école depuis deux mois car je suis sur un projet en Ariège. C’est un truc beaucoup plus global, une démarche qui explore une autre valeur qui me tient à cœur autant que la liberté : l’écologie et comment on produit et consomme les choses autrement ?

C’est un collectif de cohabitation privé pour le moment. C’est un lieu de vie où chacun va être dans une démarche, dans une émulation autour de la fabrication des choses, de la gestion de notre hygiène, de nos déchets, etc… Pour le moment nous sommes une trentaine. Je déménage la bas fin du mois de mai avec ma compagne avec qui on a fondé l’école ensemble. On vient d’avoir un fils il y a presque deux mois. Il va être un des petits pionniers du monde qu’on est en train de créer.

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