Interview avec Delphine Breuil: “Je ne voulais pas que mon enfant me dise un jour tu savais et tu n’as rien fait”

Je suis actuellement en train de rapatrier les interviews que j’ai réalisé dans le passé, mes reportages préférés qui étaient publiés sur d’autres plateformes. Celui-ci date de janvier 2019. 

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Delphine Breuil est fondatrice d’On Va Semer: une startup qui permet aux entreprises de connecter leurs employés entre eux, avec et via la nature. Elle intervient pour installer un potager collectif dans les locaux et accompagne les professionnels pour apprendre à s’en occuper ensemble. Sa signature: “Cultivons votre entreprise”. 

Delphine nous a confié deux insights clés qu’elle avait observés lorsqu’elle était elle-même salariée: 1/ Les employés déjeunent de plus en plus souvent devant leurs écrans parce que se déplacer pour aller au restaurant devient de plus en plus cher. 2/ Les différentes équipes ne se connaissant souvent pas entre elles. 

Pourtant, ce ne sont pas ces observations seules qui ont inspiré la naissance d’On Va Semer. Voici son histoire. 

1. Un projet de voyage solidaire 

Delphine a fait un tour du monde avec son mari. Ensemble, ils ont été à la rencontre de communautés locales, ils se sont investis en créant l’association En piste pour le monde. 

“On a économisé pour ce voyage pendant deux ans. On a réfléchi à le rendre solidaire. Au lieu d’aller dans un pays pour consommer et visiter des sites touristiques et repartir, on a voulu créer quelque chose d’utile. On a rencontré beaucoup de communautés indigènes et notre volonté était de les soutenir dans leurs projets. On a agi sur des problématiques liées à l’éducation, l’achat de matériels scolaires, l’achat de tissus pour faire des uniformes ancestraux, pour que les enfants aient un sentiment d’appartenance à leur communauté. Ils se rendaient compte que les jeunes allaient dans les villes en grandissant et ne revenaient pas. On réfléchissait à ce qui pouvait être fait pour que les jeunes qui veulent faire des études reviennent ensuite enrichir le village en devenant médecin ou mécanicien. Le but étant que chaque corps de métier puisse aider au développement et à la survie du village indigène. 

Il y a aussi eu d’autres sujets comme: «Comment apporter de l’hydro-électricité dans un village ?” 

C’était une belle parenthèse et le début de la remise en question de pas mal de choses. Pendant 8 mois on a voyagé. On a lu 25 bouquins. On a rencontré des communautés très inspirées de la nature, qui avaient des valeurs qui nous parlaient. On était dans l’observation, et on vivait un choc des cultures.” 

2. Un rencontre clé au Mexique

“La première personne qu’on a rencontré pendant notre tour du monde s’appelait Mexicatzin. Il était notre premier contact pour rencontrer un peuple indigène mexicain, le peuple Huichol, dont on ne connaissait pas du tout l’existence. Il nous a appris à observer la nature différemment et à observer les phénomènes de société moderne qui détruisent la nature. Il nous a réveillés. Il n’insistait pas, ni n’accusait ou culpabilisait. Il nous a juste montré. 

Il priait le soleil, la terre, le vent. La terre était sacrée pour lui. Ça nous a vraiment parlé, voire même fait pleurer à des moments. C’est une rencontre de notre vie qui nous a changé. C’était un électro-choc. » 

3. Le retour frustrant à la vie de « gentil petit soldat » 

“La première chose qu’on a faite en revenant en France a été de chercher un boulot sans trop nous poser de questions, alors qu’au fond, on savait que quelque chose avait changé en nous. On est partis un peu têtes baissées, en bon petit soldat de l’économie comme on nous a appris à être. (…) J’ai travaillé chez un organisateur de transport international. J’étais témoin tous les jours, de ces produits chimiques qu’on transportait, de produits faits au Bangladesh par des enfants et qui avaient pollué toutes les rivières. Je voyais bien que j’étais au cœur d’un système que je voulais fuir, mais je travaillais pour un patron que j’appréciais beaucoup humainement. Le jour où il est parti en retraite, j’ai aussi voulu partir. (…) 

Je suis devenue maman 3 ans après le tour du monde et je me disais que mes enfants pourraient un jour me dire: «Mince maman, on est en train de vivre de plus en plus de catastrophes naturelles dans le monde, tu savais et t’as rien fait, et tu travailles dans un domaine qui favorise ça». 

J’ai eu un sentiment de culpabilité. Je me suis dit qu’il faut que je puisse me regarder dans la glace.” 

4. Un lien privilégié avec la Nature qui date de son enfance

“Avec mon père je jardinais. On avait un petit jardin ouvrier. On y allait régulièrement. Je me souviens des temps passés là-bas en famille. Mon grand père aussi avait un grand jardin d’autosuffisance. Ils n’ont jamais acheté de légumes en magasin. J’étais baignée là-dedans sans trop m’en rendre compte.” 

5. Ses jeux préférés la préparaient pour “On Va Semer”

“Enfant, mes jeux préférés étaient beaucoup les lego, les jeux de construction et marchande. On allait dans le jardin, on arrachait des brins d’herbes, on créait l’étale de marché avec ce qu’on trouvait dans la nature. Il y avait aussi le côté playmobile, lego et créer l’environnement, mais pas forcément de jouer avec après. J’ai une sœur jumelle, donc on jouait souvent ensemble.” 

6. Delphine a construit sa transition de façon progressive. 

Elle s’est formée au graphisme pour devenir plus autonome dans ses projets de communication, mais surtout, elle a suivi une formation de maraîchage biologique dans un lycée agricole. 

“C’est un brevet professionnel pour devenir responsable d’exploitation agricole. Ça veut dire que le jour où je veux m’installer en tant que maraichère je peux le faire. Sur mes potagers en entreprise on est sur 150 mètres au plus, alors que là on était sur des hectares. Ça m’a permit de bien appréhender les circuits courts, de comprendre les contraintes des agriculteurs  que je ne connaissais pas en tant qu’urbaine.” 

Lorsqu’elle était salariée, elle était active au sein du CE de son entreprise. C’est en développant des ateliers sur le “zéro déchet”, qu’elle a pu observer pour la première fois l’engouement et l’envie des professionnels d’explorer le vivre ensemble autrement en entreprise. Se connecter les uns aux autres en cultivant ensemble la nature ne pouvait donner que de meilleurs résultats. 

Quand son époux lui a offert un classeur pour développer les prochaines pages de son aventure de start-upeuse, elle sut qu’elle avait “le go”. Plus rien ne pouvait l’arrêter.

Aujourd’hui, Delphine se connecte aux autres acteurs de son marché qui visent à apporter du vert dans le gris, la nature en entreprise, et du lien entre les uns et les autres. La concurrence, c’est so 2018. 😉  

Ils partagent leurs expériences, pratiques et inspirations, et contribuent ensemble à une vision commune au lieu de se faire la guerre. 

Lorsque le sens drive le business, on évolue individuellement et collectivement. 

On n’a alors plus des “salariés” ou des “clients”, mais des membres engagés d’une communauté aux rôles complémentaires. 

— Nesem Ertan

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