Interview avec Ramïn Farhangi: “Pourquoi j’ai créé une école où les enfants font ce qu’ils veulent.”

Je suis actuellement en train de rapatrier les interviews que j’ai réalisé dans le passé, mes reportages préférés qui étaient publiés sur d’autres plateformes.

J’ai rencontré Ramïn Farhangi en avril 2017, après avoir regardé sa vidéo Tedx dans laquelle il parle de l’avenir de l’éducation et de l’Ecole Dynamique qu’il a cofondé.

Cette interview, c’est l’histoire d’un éveil de conscience, d’une transition personnelle et professionnelle, d’une vie de consultant à la Boston Consulting Group que l’on quitte pour s’inventer une vie de pionnier et d’innovateur social et écologiste qui s’installe à la campagne avec ceux.celles.ciels qui partagent ses valeurs et convictions. C’est l’histoire d’un engagement collectif pour le bien de tous.

En relisant ce texte (que je n’arrive toujours pas à couper tant chaque réponse est riche en message), je me rends aujourd’hui compte de ce à quel point notre échange a contribué à donner forme à mes visions d’aujourd’hui. Merci encore Ramïn. 😉

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Quel a été ton parcours avant de décider de fonder une école démocratique ? 

J’ai fait des études d’ingénieur desquelles je n’ai pas utilisé grand-chose dans ma vie. J’ai été à l’Université de Cornell aux Etats-Unis et à l’Ecole Centrale de Paris. Tout le monde pensait qu’il fallait maximiser les notes à l’école pour maximiser le résultat au niveau de la carrière et du salaire et c’est ce que j’ai fait. J’avais adopté ce dogme de la réussite sociale. 

À 26 ans, j’ai commencé à me demander à quoi sert ce que je fais, où est ma vocation. Aujourd’hui, j’ai 32 ans. J’ai découvert que je suis en fait assez minimaliste. Je préfère largement vivre de très peu de choses et enrichir ma vie dans d’autres domaines. 

A l’époque, issue logique d’avoir fait une grande école, j’étais consultant en management. J’ai fait ce job pendant 3 ans et je progressais bien, j’étais promu, mais je n’étais pas du tout satisfait. 

De quelle nature a été la prise de conscience qui t’a mise sur ta voie ? 

Je rentrais d’une banale journée de travail, j’étais à ce moment là au Maroc en train de de faire une mission auprès d’un grand producteur de phosphate. J’avais l’esprit plutôt libre à ce moment-là, car je faisais des horaires raisonnables, genre 19h, alors que normalement tu rentres à 22h ou minuit tous les soirs. 

Et du coup je me suis posé et je me suis vraiment dis : « Attends, je vais réfléchir à ma vie là. Je vais me demander pourquoi je fais ce que je fais ». Et du coup j’ai tiré le fil du pourquoi, la finalité au sens large de ce à quoi je contribue et là, j’en suis arrivé à des conclusions assez noires. 

Je me suis dit: « Merde en fait ça n’a pas de sens ! Pourquoi est-ce que je suis en train de participer à rendre les gens qui sont déjà riches encore plus riches, pour moi aussi à un moment donné faire partie de ce club? ». 

J’ai senti que ce n’était pas moral ou juste, comme manière de voir sa vie ou le monde de façon générale. 

« Je suis en train de contribuer à des multinationales pour améliorer leur productivité, leurs chiffres, leur rentabilité. Est-ce que c’est vraiment important comme mission? Je pense que ça cause plutôt des dommages, ça contribue à éliminer tout ce qui est local, tout ce qui tente de fonctionner à une échelle plus humaine plus raisonnable. Ça pousse la société à être stratifiée, hiérarchisée. C’est une rupture du lien, sans humanité dans la manière de travailler ensemble, sans notion de collectif, mais avec des notions d‘exploitation. C’est hyper violent en fait! » 

Je me suis vu en train de contribuer à toute cette violence et je me suis dit: « En fait, je suis violent! Ce que je fais au quotidien est violent même si je suis derrière un Excel en train de faire des analyses. C’est comme quand on mange de la viande, on peut se sentir déconnecté de la souffrance animale, ou quand on consomme des produits made in Bangladesh ou made in China sans avoir aucune considération des conditions dans lesquels les produits que l’on achète on été produits». 

Je suis assez puriste sur ces trucs là aujourd’hui. Par exemple, je n’achète plus que du Made in France. C’est une forme d’empathie globale par rapport à tout ce que j’ai envie d’alimenter. 

Ça a l’air assez pessimiste comme ça comme raisonnement parce que tu te dis que le monde est horrible. Mais non! C’est la possibilité par tes actions et tes choix de créer un monde joyeux. Une vie alternative est tellement accessible. Aller sur un site où ils vendent du made in France c’est facile. T’es à trois clics d’y arriver, y a rien à cogiter. Oui, ça coûte un peu plus cher, mais ça dure plus longtemps. 

Qu’est-ce qui t’a préparé selon toi à cette prise de conscience ? 

Pendant que j’étais étudiant je lisais pas mal de choses sur le système, sur l’anti-capitalisme, mais c’était très théorique. C’était des discussions d’étudiants comme on a tous pu en avoir. On était un peu dans le monde des concepts idéalistes. Mais j’avais encore peu questionné ma place dans tout ça en tant que faiseur, en tant que travailleur. Quand j’en suis arrivé là, je me souviens, j’ai tapé dans Google «décroissance économique». Étant convaincu que j’étais en train de contribuer à un système de croissance économique, ma question était de savoir s’ il y avait des penseurs qui travaillaient sur l’opposé de ça et je suis tombé sur Serge Latouche et des penseurs très critiques et anticapitalistes. 

Ça m’a vraiment percuté d’être au cœur de tous ces systèmes comme l’obsolescence programmée. J’étais en train de contribuer à tout ce monde absurde où les gens assouvissent de faux besoins pour alimenter une machine qui est en train de saccager la planète, en train de créer de plus en plus d’inégalités et d’injustice sociale. 

Est-ce qu’il faut sauver la planète selon toi? 

Je pense que ne pas contribuer à son saccage est déjà un bon départ. 

C’est très difficile de distinguer ce qu’on fait pour soi ou pour les autres. 

C’est un don inconditionnel, de faire, de faire, de faire pour des causes qui me paraissent justes. A force de faire ces choses-là je rencontre des gens enrichissant, je construis ainsi un super réseau. Je rencontre en permanence des gens avec qui j’ai envie de faire des choses, avec qui on est enthousiastes. On s’attire parce qu’on a envie de faire quelque chose de constructif et de beau. 

Voyais-tu tout de même un intérêt à ton métier d’avant ? 

J’ai eu des moments d’enthousiasme parce que j’aime l’analyse et les chiffres, mais globalement, c’était soit ennuyant, soit stressant. 

Je me sers aujourd’hui des compétences que j’y ai acquises. En tant que créatif on a besoin de savoir communiquer notre vision pour savoir attirer des personnes qui la partagent et qui ont envie de faire avec toi. 

Je pense que c’est deux des grandes qualités de leadership : la capacité à communiquer, et être efficace dans l’exécution. Chez BCG, j’ai vachement appris là-dessus. 

Quel est le monde que l’Ecole Dynamique veut contribuer à créer ? 

Aujourd’hui, nous sommes dans un monde de méritocratie. Certains sont jugés plus méritants que d’autres et le système considère que l’on juge les gens par leur capacité à calculer et mémoriser des choses à court terme. 

Ça légitime le fait de dire que certains sont en haut et d’autres en bas. C’est une sorte d’accord commun qu’on continue de passer en permanence. 

Les écoles démocratiques comme l’école dynamique remettent ça en question à fond, parce que mémoriser et calculer n’est même pas si présent que ça dans la vie des jeunes. Ça en fait un peu partie, mais il y a tellement de choses qu’on peut faire sans mémoriser et calculer des choses. Et on met à égal niveau tous les centres d’intérêts, tous les domaines ! 

Aujourd’hui, le concept de réussite devient très relatif. Il n’y a plus de comparaison, plus de “plus méritant”. 

J’imaginerais donc un monde sans organisation pyramidale. Les uns ne domineraient plus les autres juste parce qu’ils sont plus rapides à faire des calculs mentaux. Les gens feraient simplement ce qu’ils ont à faire sans être dans ce show-off, dans ce paraître. 

La politique serait bien différente. Il n’y aurait plus ce concours avec à la fin un gagnant qui sort. On est en période électorale, on voit bien la mascarade qui est en place. A la fin, il y a un premier de la classe qui sort et on l’applaudit. C’est vraiment très étrange. Je pense que dans cette future société, les gens trouveront ça bizarre que l’on se mette en compétition les uns contre les autres de cette manière. 

Et dans un monde de liberté, quelles seraient les règles de la cohabitation ? 

La déclaration universelle de nos droits fondamentaux est déjà un ciment qui pour moi est suffisant et nécessaire, des règles de base qui permettent de faire respecter les libertés de tous. 

On a défini à un moment qu’on ne peut plus avoir une minorité de privilégiés qui asservissent un peuple entier à leur service et ce à toutes les échelles. 

On ne peut pas non plus avoir une communauté familiale avec un patriarche qui asservit sa femme et ses enfants pour qu’ils assouvissent tous ses désirs. 

Il y a un travail que nous sommes en train de faire tous ensemble pour que tout ça devienne réel. Et cette déclaration universelle est une feuille de route commune qui dit que la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté des autres ! 

Notre équipe a travaillé sans fin sur l’interprétation de ce que ça veut dire. On est tellement dans la course à prouver qu’on est le plus méritant qu’on a oublié ce que veut dire la liberté. C’est quoi le respect ? C’est quoi le vivre ensemble ? 

Les écoles démocratiques sont vraiment en train d’aller dans cette voie-là, de dire que le nouveau cap commun c’est pas la croissance économique la plus rapide, etcetera, mais celui de vivre ensemble en se respectant les uns les autres. 

Ça me fait penser au concept de Co-Living.  C’est un peu ce que vous leur apprenez à l’école, non? 

Oui, c’est exactement ça. C’est une école de la vie commune et de l’apprentissage de la liberté. Les enfants sont dans ce processus où ils sont en train de mûrir, d’apprendre l’un de l’autre, que l’autre a sa bulle et son espace et que je ne peux pas m’y imposer. Apprendre à s’affirmer aussi, apprendre à dire non à l’autre parfois pour pouvoir se dire oui à soi-même. C’est des apprentissages très complexes qui viennent avec beaucoup de temps et d’expérience et de confrontation à l’autre et de vie à l’autre. C’est pour ça qu’au lieu de les séparer les uns des autres et de les visser à une table comme le veut le dogme actuel, on leur permet de faire leurs propres expériences, de se frotter à la vie réelle. 

Est-ce plus ou moins responsabilisant vs les écoles classiques? 

En fait, quand on est libre on est par défaut responsable de soi. 

Quand tu contrains quelqu’un à faire quelque chose, quand tu lui impose son emploi du temps et les matières qu’il va étudier sans lui laisser le choix, tu prends la responsabilité sur lui. Quelque part tu lui as assuré: « Fais ce parcours et à la fin il y aura à la sortie une place qui t’attends, quelqu’un qui va te manager. » 

Vu le chômage qu’il y a aujourd’hui, c’est une promesse qu’ils ne tiennent même pas, donc c’est une histoire qui est en train de devenir de moins en moins crédible. Le dommage collatéral qu’on a produit, c’est qu’au passage on a créé une personne dépendante d’une autorité qui lui disait quoi faire de sa vie alors que si à la base tu lui dis: «Ta vie c’est la tienne et toutes les activités de ta vie tu les choisis et tu fais ce que tu veux de ton temps. Tu peux même buller H24, dormir et ne rien faire qui paraisse productif aux yeux des autres. C’est ton choix.” 

Tu ne pourras jamais être dans une position de victime après ça et dire que tes parents ou le système est responsable de ta situation. C’est toi qui avais les manettes et ça ne peut être que de ton fait. 

On leur dit: “Tu es responsable de ta vie mais sache que je suis là si tu as besoin de moi ». Et ils ont des dizaines de personnes autour d’eux qui sont dans cette posture, les adultes comme les autres enfants. 

C’est une communauté d’entraide, naturelle et spontanée. A partir de là, si tu as toutes les ressources à disposition et que tu peux piocher dedans à volonté et que tu es libre d’être avec toi-même, de te comprendre et de trouver ta voie, tu as tout le contexte et le cadre pour être dans la responsabilité. 

On ne peut pas aller plus loin que ça à mon avis dans la responsabilisation d’un individu. On est dans un schéma d’hyper-responsabilité qui passe par l’expérimentation de la vie. 

Est-ce qu’il y a une journée type à l’école dynamique ? 

Tu te doutes bien que non, il n’y a ni jour, ni semaine, ni mois, ni année type. Ça dépend du contexte, des gens. Les enfants décident pleinement de ce qu’ils ont envie de faire et de ce qui leur correspond. Un des enfants peut décider de se mettre en place un programme hebdo comme dans le système scolaire parce que c’est ce qui lui correspond. Il a même la liberté de quitter l’Ecole Dynamique et de dire que l’école conventionnelle lui correspond mieux. 

Mener la laïcité jusqu’au bout pour moi c’est justement de n’avoir aucune attente sur ce à quoi devrait ressembler la vie de chacun. Dans nos écoles, il se passera ce qui se passera chaque jour au rythme de la spontanéité de chacun, dans le respect de chacun. Personne n’a besoin, pour organiser quoi que ce soit, de l’autorisation de personne. C’est ça une société d’individus libres dans la démocratie.

Chacun devrait pouvoir mener sa petite entreprise personnelle sans se prendre des bâtons dans les roues. 

Par exemple, il y a d’autres fonctionnements collectifs où l’individu s’efface face au groupe. Mais chez nous c’est «just do it». Sinon, tu deviens dépendant d’une autre autorité nocive. T’es tout le temps en réunion pour obtenir le consentement du groupe. 

Une société d’individus libres c’est «qui m’aime me suive». 

C’est ça qui donne forme à des gens qui savent aimer, s’affirmer, être leaders dans ce qu’ils font parce qu’ils osent prendre des initiatives, ils essaient, ils se plantent, ils réessaient. 

Quel est le rôle des adultes à l’école dynamique ? 

Quand tu es en vacances avec tes cousins, est-ce que les enfants sont en permanence en train de poser des questions aux adultes et de leur demander de leur organiser des activités? 

Ils font leur vie en fait et c’est ce qui se passe dans nos écoles. Les enfants jouent, interagissent entre eux. Ils n’ont pas tant besoin des adultes que ça. Le rôle du personnel est d’être vigilant aux fondations de l’école sur le respect des libertés de chacun. 

C’est une culture tellement défaillante par ailleurs dans la société et nous-mêmes avons reçu plein de conditionnements par rapport à ça, conditionnements desquels on doit se libérer. 

Un des rôles des adultes est donc d’avoir tout le temps des conversations entre eux et d’autres écoles, et d’envoyer des e-mails et d’interagir sur Facebook etcetera, pour comprendre ce qu’est la liberté. On désapprend et on réapprend la socio-politique d’une vie en petite communauté. 

On ne fait pas les choses à la légère. Le fait de fonder une école à plusieurs et de voter les règles ensemble c’est vraiment sérieux.

 Il faut se poser des questions philosophiques et pointues pour savoir comment on doit décider d’abolir ou instaurer une nouvelle règle. Ça impactera la vie de chacun dans cette communauté! 

Comment avez-vous sélectionné les personnes qui font partie de votre communauté ? Le plus important est l’adhésion de cette recherche de la liberté jusqu’au bout dans la plus grande rigueur qui soit. Ça nécessite une certaine qualité intellectuelle, le fait d’avoir fait un travail sur soi, l’envie de vivre avec des enfants, ce qui n’est pas toujours facile. 

Ils te testent quand même beaucoup aussi, ils te font réveiller tes propres démons intérieurs donc c’est une sorte de thérapie permanente pour tout le monde. Nous sommes tous très avancés sur le chemin de notre développement personnel et on a besoin de ça aussi. Les enfants sont aussi inspirés du fait que nous sommes dans cette démarche d’apprentissage permanent. Quelque part, c’est la plus grande différence entre nous et l’école conventionnelle. 

Là-bas, on va vous présenter un prof qui sait tout et de qui tu vas tout apprendre, alors que nous, on est des gens qui admettent ne pas savoir grand-chose. 

Et donc les enfants nous voient douter de tout et respecter sa parole d’enfant de quatre ans, la trouver intéressante parce que ça leur évoque des choses et te montrer qu’ils peuvent aussi apprendre de toi. Ça incite au respect mutuel. 

Je pense que ces enfants vont plus tard avoir un regard très critique sur la façon dont les choses sont gérées dans nos sociétés aujourd’hui. Ils auraient du mal à comprendre pourquoi on a généralisé le fait de mettre des enfants dans des camps de travail où ils doivent bucher toute la journée. 

Ken Robinson dit dans un de ses livres que l’école conventionnelle accepte le fait qu’il y ait dans chaque classe des « produits défectueux ». Qu’en penses-tu?

Oui, c’est pourquoi il y a 200000 décrocheurs chaque année à qui on a complètement détruit leur confiance en soi, à qui on a fait croire qu’ils ne servent à rien… et nous on en récupère des ados comme ça qui sont complètement déboussolés et qui ne savent plus quoi faire de leur personne. 

Au moins, chez nous ils retrouvent une certaine joie, une certaine dynamique. Dimanche dernier, il y a un groupe d’ado à l’école qui a créé un café où il y a des boissons et tout ça, et ils ont organisé ça comme un vrai café professionnel, avec un service, un menu, une vraie carte. J’y suis allé la dernière fois, et c’était la seconde édition. Ça les a tellement motivés la dernière fois qu’ils ont remis ça ! Ils apprennent énormément de compétences, il n’y a aucun souci à se faire. 

Ça les remet dans une dynamique de faire confiance à la vie, qu’il y a des opportunités qui s’offrent à eux et qu’il y a des choses intéressantes à faire. 

C’est une école dans laquelle tu développes des facultés de base. 

Les connaissances d’histoire, de sciences, de géo et tout ça t’as toute la vie pour les apprendre. 

Est-ce qu’on a tendance à devenir artiste ou entrepreneur en sortant d’une École Dynamique. Ou peut-on aussi devenir médecin par exemple? 

L’expérience de Sudbury Valley a donné de tout. Il y en a beaucoup qui vont dans l’administratif et le business. Il y a peut-être quelque chose dans l’expérience de nos écoles qui donne des qualités de bon manager: avoir confiance aux autres, avoir une bonne capacité de communication, une rigueur d’esprit, avoir un bon sens relationnel. 

Mais après ils sont quand même dans la société où il y a cette croyance établie que devenir manager c’est bien et il y en a forcément beaucoup qui vont courir après ça. Ils se font aussi aspirer par les effets de mode. 

C’est une école complètement intégrée dans la société. Tu n’y es que pendant la journée, le soir tu es dans ta famille donc tu vois tout. C’est pas une sorte de bulle où t’es séparé du reste du monde. 

On a des invités de l’extérieur qui viennent à l’école, on a des excursions. On est même en contact avec la vie réelle de façon bien plus directe que les écoles conventionnelles. 

A quel genre de matériel ont-ils accès ? Des livres, applis éducatives, etc.. ? 

Ils ont accès à tout. Il n’y a que l’imagination des gens qui est la limite. Nous les fondateurs, on n’a pas fait de wishlist à la naissance de l’école. Les gens apportent à l’école ce qu’ils ont envie d’apporter. 

Il n’y a pas d’adultes qui décident de ce qui doit être là. Ce serait très arrogant de penser que nous savons ce qu’il faut mettre dans une bibliothèque. On ne sait pas. Aujourd’hui, avec internet, chaque enfant est à un clic de tout savoir, tout domaine qui existe. 

L’univers culturel de l’humanité est tellement vaste que ce serait même absurde de commencer à le catégoriser, et à le mettre sous forme de manuel. C’est une pratique qui est obsolète. 

Le savoir est changeant et protéiforme. Il a beaucoup évolué depuis le XIXème siècle. C’est des facultés intellectuelles et émotionnelles que nous devons cultiver chez nos enfants plutôt que des catégories de savoir. 

Les enfants regardent plein de youtubers, ils s‘intéressent à plein de sujets, ils ont des conversations très intéressantes, ils échangent avec plein de monde, ils s’intéressent à l’Histoire de leur pays, ils se posent des questions scientifiques. 

Mais de prendre ces moments-là et de se dire «Là ils sont en train d’apprendre», c’est très limitant. 

On a confiance que dans chaque école, la vie de chacun sera suffisamment riche et intéressante pour leurs besoins spécifiques. Quand ils s’ennuient de toute façon, les enfants décident par eux-même de se déplacer, de faire autre chose.

A un moment donné, il y a eu des filles de 8 ans qui ont eu l’envie de se mettre à la couture et une des mamans de l’école avait une dizaine d’années d’expérience dans ce domaine et elle détenait un savoir traditionnel qui lui avait été transmis de génération en génération. Elle est venue transmettre ce savoir à ces enfants. 

Il se passe des choses magnifiques dans cette école! 

On n’a pas dit à un moment donné qu’il fallait compter parmi le personnel un personnel de couture. Ça s’est produit naturellement. Et dans une autre école dynamique, ces événements ne se présenteront pas. Mais il s’y passera d’autres choses qui ne se passeront que là-bas, parce qu’il n’y a pas de comparaison. 

Ce serait dogmatique et très anti-démocratique que des fondateurs d’une école disent ça c’est le socle de base de matériaux et d’enseignements qu’il faut mettre à disposition. Du moment où tu commences à discuter de socles de base c’est forcément dogmatique. 

Il s’agit donc d’accepter le fait que chaque enfant grandit dans un terroir différent et développe donc des goûts et couleurs relatifs à ses expériences et influences ? 

Oui. En servant exactement la même chose à tous les enfants, on ne sert pas l’égalité. C’est l’héritage d’un socle de savoirs réservés à la bourgeoisie qu’on continue de penser comme socle de base pour tous. 

Un enfant qui grandit à la campagne où d’autres savoirs seront beaucoup plus importants à l’âge adulte, on serait en train de bousiller son éducation en lui servant la même chose qu’aux autres. 

La réelle égalité c’est l’égalité des chances, l’égalité d’accès à la vie dans laquelle tu seras épanouie avec les ressources dont tu disposes autour de toi. C’est positif d’essayer de fournir un maximum de richesses et de ressources à toute la population mondiale pour qu’ils puissent s’éduquer, se cultiver etcetera, mais quand tu les obliges à utiliser ces ressources c’est là qu’il y a un hic. 

Pourquoi tu les obliges? Ça veut dire que tu n’as pas confiance que ces ressources sont attractives en elles-mêmes. Remets-toi en question si les gens ne veulent pas les utiliser au lieu de dire « je sais mieux que toi ce qui est bien pour toi ». 

C’est arrogant comme message. C’est une dictature alors qu’ils ne savent rien de la vie des gens. Tout est relatif à part les droits universels. J’espère que cette feuille de route sera accessible à tous les individus de la planète un jour. 

L’aventure est en marche depuis combien de temps ? 

L’école est ouverte depuis septembre 2015. Il y a 17 écoles membres maintenant! Tous les enfants et leurs familles sont fondateurs de ce mouvement. On a une finalité et une seule: protéger la liberté individuelle de chacun. 

Quelle est ton actualité du moment ? 

Je ne vais plus à l’école depuis deux mois car je suis sur un projet en Ariège. C’est un truc beaucoup plus global, une démarche qui explore une autre valeur qui me tient à cœur autant que la liberté: l’écologie. Comment on produit et consomme les choses autrement? C’est un collectif de cohabitation privé pour le moment. C’est un lieu de vie où chacun va être dans une démarche, dans une émulation autour de la fabrication des choses, de la gestion de notre hygiène, de nos déchets, etcetera.

Pour le moment, nous sommes une trentaine. Je déménage là-bas à la fin du mois de mai avec ma compagne avec qui on a fondé l’école ensemble. On vient d’avoir un fils il y a presque deux mois. Il va être un des petits pionniers du monde qu’on est en train de créer.

— Nesem Ertan

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