Rencontre avec Nadine Abondo: “J’ai fondé Févier d’Or, un chocolatier solidaire”

Je suis actuellement en train de rapatrier les interviews que j’ai réalisé dans le passé, mes reportages préférés qui étaient publiés sur d’autres plateformes. Celui-ci date de mars 2019. 

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Nadine Abondo est fondatrice de Févier d’Or. 

Si vous êtes inspiré.es par celles et ceux qui contribuent à créer un monde meilleur pour tous, et si vous aimez le vrai chocolat, vous allez sûrement découvrir une nouvelle muse.

Enfant, Nadine jouait avec ses frères et sœurs, dans les plantations de cacao de son père. Ils y étaient en sécurité. Dans le village d’Avebe-Esse au Cameroun, les maisons étant construites sur les abords des routes, les voitures pouvaient être dangereuses. 

Comme tous les enfants de cultivateurs de cacao, elle ne mangeait jamais de chocolat. Le produit final était bien trop cher. Les enfants s’amusaient donc à écraser les fèves de cacao avec du sucre. Le goût était amer, mais c’était déjà ça. 

En plus d’exercer cette activité ancestrale, ses parents étaient enseignants. Son père était un homme généreux. Il lui a transmis de fortes valeurs de partage et d’entraide. Sa mère quant à elle, lui a appris à toujours suivre ses convictions et garder foi en ses capacités de réussite. 

Dès le début de notre interview, Nadine me confie qu’elle n’a jamais su accepter les injustices. Et quelle plus grande injustice que les maladies rares qui touchent les enfants? Les pathologies génétiques engendrent des handicaps lourds, rendent l’autonomie très difficile et causent souvent une exclusion sociale. 

«En Afrique, les enfants “différents” sont encore trop souvent associés à de la sorcellerie et ils sont maltraités. On parle beaucoup des albinos, mais ils ne sont pas les seules victimes.» 

Nadine se souvient que lorsqu’elle avait 4 ou 5 ans, sa cousine avait mis au monde un bébé qui avait deux sexes (une personne « intersexe »). Le nourrisson avait été abandonné à son sort et mis dans un coin. Les curieux passaient le regarder de temps à autre et au bout de quelques jours, il cessa de respirer. 

Au fond d’elle, Nadine savait que ce n’était pas acceptable, mais les adultes en qui elle plaçait sa confiance ignoraient eux-même ce qu’il fallait faire.

Ce n’est que de nombreuses années plus tard, en assistant à une conférence en France, qu’elle découvre des explications approfondies à ce sujet. 

“Cet enfant n’était donc même pas malade.” 

Alors qu’elle était déjà active dans le milieu médico-social, sa conscience s’éveille brutalement et elle sait qu’elle doit faire plus. 

«Un changement des représentations sociales à l’égard du handicap et des réponses concrètes aux souffrances de ces enfants étaient nécessaires.» 

A 32 ans, elle crée l’association Almoha, pour venir en aide aux enfants atteints de maladies rares et de handicap, en France et en Afrique. 

Très vite, elle découvre qu’en France, les enfants sont plutôt bien pris en charge. Les problèmes commencent lorsqu’ils grandissent, atteignant l’âge de l’autonomie. Faire des études, trouver un emploi, fonder une famille, construire des projets de vie sont souvent pour eux des rêves difficilement atteignables. C’est en ce sens que Nadine s’engage à œuvrer dans l’Hexagone. 

Au fil du temps et des programmes testés et éprouvés, elle se rend compte que le niveau de revenu et la qualité des emplois qui leurs sont proposés ne sont pas satisfaisants. Elle affirme à de multiples reprises: «C’est en faisant ce qu’on aime que l’on s’épanouit, qu’on libère nos talents, qu’on apprend de nouvelles choses et développe de nouvelles compétences!». 

Nadine reste convaincue qu’on peut faire mieux. 

Sept ans plus tard, elle décide de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. En devenant patronne, elle pourra employer des personnes en situation de handicap, mieux les rémunérer et leur permettre de monter en compétences. 

Nadine décide de se retourner vers ses racines au Cameroun, 5ème producteur mondial de cacao. 

«80% du cacao mondial pousse en Afrique! Et j’ai grandi en plein milieu de cette culture». 

Elle est enthousiaste à l’idée de créer une chocolaterie solidaire. 

Elle est légitime.

La culture du cacao n’étant pas rentable, ses frères et sœurs avaient depuis longtemps abandonné les plantations de son père. Nadine, quant à elle, s’engage à produire du chocolat de grande qualité et à rémunérer les petits producteurs bien plus que ce qu’ils avaient l’habitude de recevoir. 

«Il s’agit d’un marché mondial de 100 milliards de dollars, dont seul 10% revient aux petits producteurs.» 

Ses arguments convaincants parviennent à redonner vie aux plantations familiales. 

La suite de son chemin ne sera pas aussi simple. 

Le projet, son business model, ses valeurs et les étapes à suivre sont claires, mais il est difficile de trouver les fonds nécessaires. 

Être une femme souhaitant monter une société et prendre place sur le marché du chocolat en France, relève du très gros défi. Elle explique avoir subi à plusieurs reprises des rejets teintés de discriminations et préjugés machistes et racistes. 

«Beaucoup de choses restent tabou en France, même la discrimination». 

Heureusement, à chaque fois qu’elle se sent exténuée, prête à baisser les bras, sa maman est là pour lui rappeler qu’elle peut le faire. 

Nadine finit par croiser le chemin de La Ruche, incubateur d’entreprises sociales, et est sélectionnée pour le programme des Audacieuses. Elle y rencontre une communauté de soutien mutuel, qui lui permet de retrouver de l’énergie, de développer ses connaissances et de rencontrer les bons investisseurs. 

Le Févier d’Or, la chocolaterie solidaire, est aujourd’hui situé à Saint Ouen. 

Cinq salariés sur six sont en situation de handicap. 

Grâce à ses méthodes managériales fondées sur l’écoute et la solidarité, chacun  parvient à exprimer ses talents, trouve sa place et contribue à faire avancer la société. Avec amour, ils produisent eux-mêmes leur chocolat de A à Z. 

«Seul un chocolatier sur dix travaille sa fève de cacao et fabrique son propre chocolat en France!» 

Nadine nous explique que leurs méthodes innovantes et respectueuses de la nature apportent aux fèves de cacao des arômes bien plus riches. Contrairement à d’autres producteurs, ils n’ont pas besoin de couper leurs produits avec des ingrédients censés rehausser les saveurs. 

De même, leurs boîtes de chocolat sont esthétiquement si appréciées que les clients les gardent pour y mettre leurs bijoux ou reviennent avec pour faire un «refill». 

Beau, bon, juste et écolo.

Nadine fait partie de celles.ceux.ciels qui s’engagent à 100% dans leurs passions, dans leurs missions.

«Ce ne sont pas seulement les biens matériels qui font la réussite», me confie-t-elle en fin de reportage. «Lorsque je suis malade, c’est un humain qui vient tout faire pour que j’aille mieux.» Les relations sont ce que nous avons de plus précieux.

Parmi ses autres projets, Nadine compte emmener son équipe au Cameroun pour rencontrer les producteurs et produire sur place du chocolat à distribuer dans les écoles! 

Dans le monde de Nadine, on prend soin de tous les enfants, tous les adultes ont droit à une vie autonome et épanouissante et on y mange du très bon chocolat. Ce qui nous donne bien envie de voir Févier d’Or grandir en s’attirant beaucoup de soutien. 

«Le comble», dit-elle, «c’est qu’aujourd’hui je peux m’offrir le luxe de demander à notre chocolatier de me faire goûter ce qu’il est en train de préparer.» 

La boucle est bouclée: enfant de cultivateur, Nadine peut enfin déguster.

— Nesem Ertan

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